Pour une prise en compte des proches des accusés

Publié le par Alliolie

Jeudi dernier,  pause cigarette  sur les marches du palais de justice m'ayant confirmé que cette dépendance au tabac contribue amplement  au lien social.

Je vois une jeune femme trépignant, sur ces marches, cherchant  une prise (poteau, grille...) pour pouvoir attacher ses deux chiens en laisse.  Cheveux très courts,  blouson très sale, un  pantalon beige informe, les épaules larges, bien peu de féminité pour beaucoup d'agressivité dans le regard.  Elle me croise, m'adresse  un "mademoiselle " en hochant la tête, puis redescend les marches. Finalement, elle les remonte, les yeux voilés, me demandant l'heure.  Je lui répond que je ne porte pas de montre,  mais que  le hall du palais comprend une horloge ;  je rentre et ressort, lui annonce 11h. 

Ses yeux qui étaient simplement voilés s'accompagnent désormais d'une voix tremblottante.  Elle me demande du feu, allume une cigarette, et s'asseoit sur ces marches du palais. Je reste à ses côtés, pensant qu'elle se trouvait là à l'occasion d'une suspension d'audience la concernant, ou attendant son avocat. 
Sans préambule, elle me livre d'une tirade sa tristesse et sa colère. Elle me raconte son mari en garde à vue depuis la veille, l'accusation de viol portée contre lui, la manière dont il a été interpelé par la police, son envie de "faire sa fête" à la "pétasse" qui l'a dénoncé (me précisant "je m'en fous, jsais où elle habite cette pute"). Je lui demande à quelle heure ledit mari a été interpelé ; elle relève la tête "vous êtes avocate ? je dois m'occuper d'en trouver un". Je lui répond par la négative, n'étant qu'étudiante, et lui explique quelques principes de base en matière de garde à vue et de ce type d'accusations, notamment en matière de droits de la défense, en essayant de rester le plus simple possible. Je lui demande si elle est entourée, épaulée. Elle me dit "oui, par mon mari", et se met à pleurer. Essayant de trouver un moyen d'apaiser sa peine, je lui fais remarquer que je trouve son chiot, un labrador noir, très mignon. Elle me répond que son mari le lui a offert pour son anniversaire, qu'il lui a aussi offert une imprimante couleur, elle me montre son pendentif en me disant que "ça aussi, c'est de lui", qu'il fait toujours tout pour lui faire plaisir. Elle se retient de pleurer, sur ces dernières phrases, je n'entendais pas une femme mais une petite fille. Je devine bien à sa démarche et à sa diction les lacunes de son éducation, les difficultés de la vie qu'elle a pu rencontrer, notre différence de milieu social. Mais je n'ai qu'une envie, la serrer dans mes bras. Je m'exécute.
Ce bref contact humain lui permet de sécher ses larmes. Je lui rappelle qu'il sortira bientôt, que tout cela sera probablement long si son mari ne parvient pas à lever les doutes des officiers, qu'il faut qu'elle se prépare à témoigner aussi.

Une demi heure a du s'écouler, tout au plus. Il a bien fallu que je remonte travailler, alors que je lui aurais volontiers offert un café. 

Je ne sais pas si son mari est coupable ou non des agissements qui lui sont reprochés. Et je m'en moque. Ce que je sais en revanche, c'est qu'au-delà des droits de la défense, il y aurait encore beaucoup à faire en matière de soutien des proches des accusés. Ce n'est pas parce que l'on est lié, d'une manière ou d'une autre, à une telle personne, que l'on doit se voir opposer le silence d'un système qui peut bien souvent paraitre opaque, et qui pour la majorité des personnes fait simplement peur.

Cette jeune femme avait simplement besoin de dire sa stupeur, sa peine, son inquiétude, son incompréhension, et à titre subsidiaire, de savoir ce qui se passait, derrière les portes du palais. Je ne parle pas d'une cellule psychologique comme on sait si bien les faire, en dépit de la qualité des personnes qui y travaillent (ce que je ne me permettrais sous aucun prétexte de remettre en cause). Je parle simplement de quelques minutes prises pour rassurer et expliquer, apaiser la crainte, éclaircir l'inconnu.
Mais pourquoi personne ne se préoccupe de ces proches désoeuvrés voyant un ami, un époux, un frère, se voir embarquer par les forces de l'ordre du jour au lendemain sur le fondement d'accusations que ces proches ne peuvent imaginer être justifiées ?

Publié dans De nos jours

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Alliolie 10/04/2008 20:18

Je pense au contraire que c'est précisément la même histoire :)

maman 10/04/2008 20:11

Il n'y a de présomption d'innocence que pour l'accusé,pas pour ses proches. Les proches? ils sont accusés de n'avoir rien vu..Ils sont jetés en pature à l'opinion privée et tout ce qu'on leur demande c'est de justifier l'acte,quel qu'il soit. A eux de se débrouliier pour ne pas s'écrouler,ce qu'ils finissent pas faire de toute façon. Dans ce genre d'histoire,la famille n'est soutenue par personne:sa cellule de crise a les barreaux de son désespoir.Chacun sa peine.. Alors,mettre en place un soutien psychologique? Il faudrait d'abord que l'état admette que les proches sont devenus otages de leur proche et qu'on cesse de les voir comme des complices..mais ça,c'est une autre histoire.

Alliolie 17/03/2008 21:23

Je suis malheureusement tout à fait d'accord avec vous (comme quoi, tout arrive...). Il y a des victimes des deux côtés de la barre...

andrem 17/03/2008 21:13

Malgré nos divergences sévères, je sais bien que je peux compter sur vous le moment venu.La question que vous posez là est essentielle, et oubliée. Les proches des accusés, et j'en connais, et les proches des condamnés, je n'en connais pas, font partie des victimes qui sont si à la mode ces temps-ci. Mais elles, elles sont des victimes qui restent sur le bord de la route, et dont la souffrance est aussi néfaste à la vie en société que celle des victimes directes, lorsqu'il y en a.Quand on ne ne les met pas dans le même bain que l'accusé (à tord ou à raison), ou que le condamné, ce qui est le cas généralNon?