L'art des pseudo-solutions miracles : le texte finalement adopté

Publié le par Alliolie

C'était prévisible : le texte précedemment évoqué sur ce blog a été adopté hier.
Même s'il ne l'avait pas été, le mal était fait, la communication médiatique autour de la discussion de ce projet ayant déjà alimenté les idées reçues sur l'anorexie. Je ne m'en réjouis pas.
Toutefois, je vous propose ici des extraits du compte rendu de la séance du mardi 15 avril 2008, à l'Assemblée nationale, préalable à l'adoption de la proposition de loi de Valérie Boyer visant « à combattre l'anorexie » (sic), et disponible ici en intégralité : http://www.assemblee-nationale.fr/13/cri/2007-2008/20080141.asp

Surtout, je tiens à remercier, pour leurs paroles, les députés Jean-Marie Le Guen et Catherine Coutelle, tous deux ayant à mon sens adopté une perspective bien plus constructive que l'auteure de cette proposition et que la commission.
Je surligne ici les passages justifiant ces remerciements.
« (...)
M. Jean-Marie Le Guen. (...) l'anorexie est une maladie grave, qui touche très durement nombre de jeunes filles, mettant en danger leur santé, et souvent leur vie.
Plutôt que de parler d'entrée de fléau ou de drame pour la société, je veux d'abord penser aux malades et à leurs familles qui, pendant des années, vivent dans une inquiétude perpétuelle, sans même savoir comment remplir ce qui est en définitive le premier devoir de qui fonde une famille : nourrir son enfant. Je pense aussi aux difficultés des équipes soignantes - car cette maladie n'est pas facile à soigner, et ceux qui sont impliqués dans ce combat font preuve, en dépit des difficultés, de beaucoup de courage ; j'imagine que certains d'entre vous ont déjà été en contact avec ces équipes et savent la violence de la confrontation avec le malade.
Je ne crois pas que l'anorexie puisse être considérée comme un problème de nutrition, ni que sa cause réside en un phénomène d'imitation. Ce texte repose sur un raisonnement défectueux parce qu'il confond un problème de société - celui, j'y reviendrai, de la définition de la norme sociale : les maigres et les gros - et une maladie, l'anorexie. D'ailleurs, comme vous le savez, un des symptômes de l'aggravation de la maladie est son alternance avec des cycles de boulimie : cela prouve bien qu'on est loin de la logique d'imitation dont parlent certains.
Il n'est pas interdit de se référer à la littérature médicale pour essayer de comprendre l'anorexie. Il existe deux approches principales.
L'approche clinique perçoit l'anorexie comme un trouble du comportement alimentaire et, dans le cadre plus général des troubles de la santé mentale, comme un des comportements à risque dont sont de plus en plus victimes les adolescents des pays développés. Il s'agit donc d'abord et avant tout d'une maladie psychique. Or il convient de faire preuve de prudence sur ces questions : ce n'est pas la première fois que des problèmes de santé mentale interpellent douloureusement notre société et que l'on risque d'y apporter des réponses fausses.
L'autre approche est celle de la santé publique - c'est celle de l'OMS. Les travaux de Mme Marie Choquet, épidémiologiste spécialisée dans la santé des adolescents, montrent que les comportements de ce type résultent d'une montée de la violence en tant que pathologie sociale, due à l'évolution non contrôlée des modes de vie de nos sociétés contemporaines.
Cette violence s'exprime chez les filles par une tendance plus grande au suicide, à l'automutilation et à l'anorexie : elles la tournent plus volontiers contre elles-mêmes que les garçons qui, au contraire, auront plutôt tendance à diriger les troubles et le métabolisme de cette violence vers l'extérieur au travers de comportements d'addiction - notamment par le recours à la drogue - ou sociopathiques, lesquels s'expriment parfois dans la délinquance.
Mme la ministre de la santé, de la jeunesse, des sports et de la vie associative. C'est exact !
M. Jean-Marie Le Guen. Nous attendons donc que des réponses soient données à la fois aux interpellations cliniques - j'ai évoqué la santé mentale - et de santé publique, qui mettent en cause le problème de la montée de la violence chez les jeunes.
Les équipes aujourd'hui disponibles et compétentes pour aider, notamment en matière de soins, ces jeunes filles - ce sont elles qui sont le plus souvent concernées -, et leurs familles, que la présence en leur sein d'un enfant anorexique interpelle très violemment, ont donc besoin de la mise en place, sur l'ensemble du territoire, d'une politique permettant un véritable accès à des soins de qualité (...)
Il faut de surcroît mener une réflexion globale sur la santé de l'adolescent, débat récurrent avec cette majorité puisque nous avons déjà eu quasiment le même lors de l'examen du projet de loi sur la prévention de la délinquance. (...) Que ce soit chez les Hollandais, les Américains ou les Canadiens, chacun comprend que la montée de la violence correspond chez les jeunes à un problème de santé mentale et qu'il convient d'adopter une attitude de prévention globale et de dépistage précoce, tout en respectant évidemment les libertés du jeune et les droits du malade.
Nous sommes très loin d'un tel recours systématique avec cette majorité qui veut toujours traiter les problèmes de santé publique dans un cadre pénal. Aussi êtes-vous complètement à côté de la plaque,...
Mme Catherine Coutelle. C'est sûr !
M. Jean-Marie Le Guen. ...d'une part, en laissant pendantes pour l'essentiel les questions de santé publique : offre de soins ou politiques de prévention et de dépistage - que fait-on aujourd'hui en matière de santé scolaire et quels soins propose-t-on aux adolescents ? - ; d'autre part, en présupposant que l'anorexie viendrait d'une stratégie d'imitation, alors qu'on ne trouve dans la littérature scientifique internationale aucun élément en ce sens, contrairement à ce qui se passe pour l'obésité. Pour l'anorexie, en effet, rien ne prouve que les pratiques d'imitation seraient un des éléments déterminants de sa progression.
Mme la ministre de la santé, de la jeunesse, des sports et de la vie associative. Le projet de loi ne dit pas cela !
M. Jean-Marie Le Guen. Le projet de loi repose sur l'idée que les gens sont malades parce qu'on les incite à imiter des comportements anorexiques !
Mme Valérie Boyer, rapporteure. Non !
M. Jean-Marie Le Guen. Ce n'est pas à mon sens un diagnostic juste et le projet de loi ne saurait donc apporter une réponse, d'autant que le code pénal, (...) prévoit d'ores et déjà toutes les incriminations nécessaires pour mise en danger de la vie d'autrui ou incitation au suicide, situations auxquelles, ne soyons pas naïfs, on peut effectivement se trouver confronté. Il n'y a donc pas besoin de cette loi ! La mise en danger de la vie d'autrui, je le répète, est déjà inscrite dans le code pénal et il suffirait, madame la ministre, que vos services arrivent à convaincre les procureurs de faire usage de cette incrimination et que des moyens réels existent pour que des poursuites pénales puissent être engagées dans les cas juridiquement fondés.
Ce texte est donc inutile puisqu'il ne traite pas l'essentiel du problème en raison de la confusion qu'il entretient sur les causes de cette maladie, causes qui ne tiennent pas tant à l'influence de la société sur les jeunes que, plus fondamentalement, à leurs difficultés en termes de santé mentale, ce qui n'est pas vrai de l'obésité, comme le montre, là aussi, la littérature scientifique internationale. En effet, si, pour une part, l'obésité trouve son origine dans un trouble du comportement alimentaire qui a les mêmes racines que pour l'anorexie, en revanche, pour une part beaucoup plus substantielle, elle est le fruit d'une pression environnementale et économique si forte qu'on peut parler d'épidémie à propos de cette pathologie. Il est dès lors parfaitement légitime d'intervenir, en légiférant en termes de santé publique, sur le cadre environnemental dans lequel s'inscrivent les problèmes d'obésité et, comme nous le demandons depuis plusieurs années, il serait même souhaitable d'agir pour que l'environnement commercial ne pèse plus sur les jeunes en les poussant à devenir obèses. Il est donc inexact d'assimiler les deux maladies.
Un des aspects de votre projet de loi concerne un autre débat, celui des modèles sociaux. Or il n'y a pas de liaison nécessaire entre pathologie et normalité, en l'occurrence le normal et le pathologique ne se rejoignent pas. Il est vrai que l'interrogation sur la normalité mérite un débat : vaut-il mieux être maigre que gros ? que nous dit la société à ce sujet ? C'est en ce sens que je trouve positive la charte qui a été signée et qui se place, précisément, sur le terrain du débat social. Si je prends l'exemple italien, qui met en avant la question des mannequins en situation d'anorexie, il ne s'agit pas tant de lutter contre l'incitation à l'anorexie que contre, à la fois, le développement de normes sociales stigmatisantes et le fait d'exposer, pour des raisons commerciales, des personnes en grande souffrance, les campagnes commerciales relevant du voyeurisme tout en constituant un déni de compassion au regard de ce qu'elles sont. Il s'agit d'une question posée à la société et non du simple fait qu'en montrant une personne anorexique on chercherait à promouvoir l'anorexie. Ce qui est choquant dans de telles campagnes, c'est qu'on se sert de la souffrance d'autrui pour une démarche commerciale. C'est donc bien sur le plan éthique et non, en premier lieu, sur celui de la santé mentale, que nous trouvons justifiée la condamnation de ce type de campagnes commerciales.
De la même façon, il est parfaitement légitime de lutter dans la publicité contre des formes de stigmatisation éventuelle visant des personnes trop maigres ou, ce qui est le cas le plus fréquent, trop grosses - je reprends des termes simples. Nous devons être attentifs à ce que les normes sociales ou les comportements culturels ne stigmatisent pas des personnes.
Madame la ministre, madame la rapporteure, votre intuition n'est pas exacte, même s'il est parfaitement légitime d'insister sur la gravité de cette maladie qu'est l'anorexie et sur l'acuité de la souffrance qu'elle révèle chez les jeunes et qu'elle produit dans leurs familles : en ce sens, il est bon de mettre enœuvre des politiques publiques visant à soulager leur douleur, comme il est légitime de prévenir, au c œur du débat social et, plus largement, au sein de la culture de la société, toute attitude de stigmatisation. En revanche, nous avons l'impression que, du fait même de son inutilité, cette nouvelle incrimination pénale, loin de résoudre le problème posé par l'anorexie, n'est qu'un simple exutoire venant masquer les véritables causes, enfouies dans notre société, de la montée, d'abord chez les jeunes, mais pas seulement, des comportements violents, y compris contre soi-même - automutilations, suicide ou toxicomanie. Je reconnais bien volontiers qu'aucun d'entre nous n'a de solution toute faite. Toutefois, il ne faudrait pas que votre projet de loi - c'est un des reproches que je lui fais -, tout en n'apportant aucune solution, nous éloigne des éléments nous permettant de comprendre les difficultés, voire les drames auxquels les jeunes sont confrontés. Ce texte masque les insuffisances à cet égard de la politique de santé publique et d'offre de soins, du reste difficile à mettre en œuvre. Je ne suis pas de ceux qui disent qu'il suffit d'appuyer sur un bouton pour pouvoir disposer, sur le territoire national, au double plan quantitatif et qualitatif, des structures de soins adéquates. Je le répète : la mise en œuvre d'une telle politique reste difficile. Toutefois, plutôt que de dépenser notre énergie, notamment celle des parlementaires, à donner de fausses réponses à de mauvais diagnostics, il vaudrait mieux l'utiliser pour tenter de faire comprendre à la société dans son ensemble que notre jeunesse a trop souvent des problèmes de santé mentale, eux-mêmes trop souvent mal dépistés et mal traités. Non seulement l'offre de soins est insuffisante, mais nous ne portons pas non plus sur les jeunes un regard suffisamment juste. (Mme Catherine Coutelle et Mme Marisol Touraine applaudissent.)
(...)
Mme Catherine Coutelle. Monsieur le président, madame la ministre, madame la rapporteure, mes chers collègues, nous examinons ce matin, dans l'urgence, une proposition de loi visant à combattre l'incitation à l'anorexie.
L'anorexie mentale est un véritable enjeu de santé publique, nul ne le conteste. Près de 40 000 personnes en souffrent. C'est une maladie d'autant plus préoccupante, tous les orateurs l'ont dit, qu'elle conduit, dans environ 10 % des cas, à un décès. Il est donc urgent d'agir, cela ne fait aucun doute.
Pourtant, la proposition de loi dont nous débattons ce matin ne va pas dans le bon sens, et ce pour trois raisons.
La première, c'est la précipitation, qui n'autorise pas la réflexion. (...) Y a-t-il des événements d'une exceptionnelle gravité et d'une actualité brûlante qui l'exigent ? Certes, des cas d'anorexie tragiques avaient mis sur le devant de la scène cette question préoccupante : la mort de jeunes mannequins, dont une mannequin brésilienne en novembre 2006, ou encore une publicité racoleuse interdite sur les chaînes de télévision françaises, mais qui a circulé sur Internet ou dans les magazines. Mais récemment, rien de tel, (...).
Sujet de société dramatique, l'anorexie, cela a été dit, touche principalement les jeunes filles - dix filles pour un garçon -, et particulièrement dans nos sociétés occidentales. Face à ce que vous considérez, selon votre rapport, comme une priorité de santé publique, face à ce phénomène multiforme qui peut être mutilant, voire mortel, pourquoi ne pas avoir pris le temps de réunir des familles, des médecins, des psychologues, des psychiatres pour conduire une mission approfondie sur la manière la plus efficace d'aborder la question ?
D'ailleurs, vous-même reconnaissez dans l'introduction à la loi que « nous avons encore beaucoup à apprendre sur ce sujet et le présent texte n'a pas pour ambition de traiter de tous les problèmes soulevés par l'anorexie ». L'actualité de votre texte est sans doute liée à la signature de la charte qui met en place des règles éthiques afin de lutter contre l'image de maigreur excessive renvoyée par les mannequins. Mais, de l'avis même des professionnels qui en sont signataires, si c'est un premier pas, cette charte n'est guère contraignante.(...)

La deuxième raison pour laquelle votre texte ne va pas dans le bon sens, c'est qu'il ne traite pas ce sujet sous l'angle de la santé publique, comme l'ont dit les orateurs qui m'ont précédée.
Quel objet et quelle utilité présente votre proposition ? Vous souhaitez combattre l'incitation à l'anorexie en complétant un article du code pénal - et le code pénal n'est pas un code de santé - qui poursuit l'acte de provoquer au suicide, en ajoutant : « et à la maigreur excessive ». Vous visez ainsi les incitations provenant de moyens de communication.
L'anorexie n'existait-elle pas avant Internet ? Avant la mode des mannequins outrancièrement maigres ? Et est-ce le levier efficace pour la combattre ?
Nous connaissons tous des jeunes filles, des jeunes femmes - moins de jeunes garçons - victimes d'anorexie mentale ou de troubles du comportement alimentaire. Le phénomène serait même en augmentation. Il toucherait 1 % des 12-19 ans dans sa forme anorexique, et 2 à 3 % dans sa forme boulimique, celle qui augmente le plus, et qui n'est pas traitée dans cette proposition de loi. En France, on estime à 40 000 le nombre de personnes concernées.
D'origine psychique, le trouble du comportement alimentaire provoque des conduites de restriction alimentaire ou de boulimie (...). Les causes sont multiples. Au départ, il y a une indicible souffrance qui conduit à un programme de survie afin de s'anesthésier contre des douleurs, expression d'un désir mis à mal, d'un désarroi immense, mal compris, dont on peine à deviner la souffrance.
Les causes sont complexes. Et selon la psychiatre Virginie Megglé, il n'y a pas une anorexie, ni une seule cause dont la découverte assurerait la guérison, mais divers degrés d'anorexie. Multiples sont les événements d'une famille à l'autre, mais leur éclosion est souvent déterminée par un événement ou une série d'événements qui les induisent. Selon elle, « il faudrait discerner les causes des éléments déclencheurs ».
À ces facteurs complexes s'ajoutent les nombreuses difficultés auxquelles se heurtent les traitements. L'une de ces difficultés peut être une détection tardive par les proches, qui ne perçoivent pas toujours les symptômes. À cet égard, nous disons et redisons que des médecins scolaires plus nombreux et plus attentifs, ou des infirmières en plus grand nombre, pourraient aider à détecter les symptômes.
La difficulté peut provenir de la personne elle-même, qui veut et pense contrôler son corps. Les échanges et conseils lus sur des blogs en donnent un aperçu.
Les traitements qui réussissent le mieux sont les modes de prise en charge par des équipes pluridisciplinaires, avec le soutien de la famille. Ces traitements sont toujours longs et connaissent parfois des rechutes.
C'est un véritable sujet de santé publique, comme vous le disiez, madame la ministre. Aussi, nous sommes en droit de nous poser la question de l'efficacité de cette proposition, qui ne comporte aucune mesure visant à lutter contre les troubles du comportement alimentaire : campagnes de prévention, développement de structures, prise en charge pluridisciplinaire des malades et accompagnement des familles. Rien de tout cela ne figure dans la proposition de loi que vous nous suggérez d'adopter.
D'ailleurs, dans son rapport, notre collègue Valérie Boyer a la prudence de déclarer que le texte « n'a pas pour objectif de répondre à l'ensemble des questions soulevées par cette maladie complexe, notamment celle relative à sa prise en charge psychologique et médicale, qui relève en premier lieu de professionnels compétents. Toutefois, poursuit notre rapporteure, "en insérant de nouvelles dispositions dans le code pénal, la proposition de loi permettra de prévenir certaines dérives et ne pas se résoudre à l'idée que l'on puisse faire des icônes de ces corps décharnés ».
C'est la troisième critique que je formulerai : votre seule approche du problème est celle de la répression pour lutter contre l'image véhiculée par les médias.
L'INSERM souligne que la pression sociale exercée par les médias sur l'image du corps pourrait contribuer à entraîner des pratiques alimentaires abusives.
Eliette Abécassis, que vous citez également dans votre rapport, parle de « corset invisible », sous la forme de pression exercée par des modèles de minceur et de maigreur et une injonction de ne pas vieillir.
Le professeur Philippe Jeammet, de l'Institut Montsouris, souligne que « la mode n'a pas créé l'anorexie, mais peut favoriser le trouble en favorisant l'extrême minceur. La mode, la danse, la gymnastique sont des milieux à risque. »
Comme le dit encore la psychiatre Virginie Megglé, ancienne anorexique elle-même, « face à l'anorexie, il y a le visible et l'invisible ». Votre approche consiste à ne traiter que le « visible ». C'est la démarche de la charte, règle de conduite signée par les milieux de la mode. Pourquoi ne pas avoir complété ce dispositif par une politique de santé publique d'envergure pour lutter contre ces maladies, plutôt que d'ajouter ce volet répressif en s'attaquant à la médiatisation de l'incitation, ce qui n'est ni pertinent ni suffisant ?
Il semble que vous visiez plus particulièrement Internet et des sites nommément désignés, les sites « pro-Ana ». Ce mouvement, lancé aux USA vers 2000, est arrivé en France il y a deux ans environ. À travers ce texte, je crains que nous lui fassions, involontairement, de la publicité. Ces sites sont actuellement cités dans tous les articles de presse qui évoquent cette proposition de loi.
Lorsque l'on tape « pro-Ana » sur un moteur de recherche comme Google, il y a 92 000 réponses. Et 5 620 blogs de filles peuvent être consultés. Les sites que vous visez particulièrement sont très divers. Certains ont d'ailleurs été fermés par leur hébergeur, sans doute en raison de leur dangerosité. Ce n'est pas suffisant.
Que faut-il en penser ? Pour le professeur Rufo, il faut éradiquer ces sites en tant qu'outils de propagande en faveur de l'anorexie. Mais Véronique Megglé nous met en garde : « Ces filles sont déjà rejetées par la société. Elles se sentent exclues. Faut-il encore plus les stigmatiser ? Si l'on interdit ces modes d'expression, on sait très bien que cela va réapparaître sous d'autres formes plus néfastes. Les interdire ne servirait qu'à donner bonne conscience aux politiques. En revanche, il est important de mettre en garde les adolescentes sur les dangers de ces sites ». Ces jeunes filles, faut-il les sanctionner ou les soigner ?
Qu'en sera-t-il des séries télévisées dans lesquelles joueront des mannequins trop maigres ? Qu'en sera-t-il des magazines ? Et en quoi votre texte peut-il être utile ou efficace ?
Les troubles du comportement alimentaire sont des sujets de santé publique importants, angoissants pour les familles qui y sont confrontées et graves pour les jeunes filles et les jeunes hommes qui y sont plongés. Ils mériteraient d'être traités avec une autre ambition et d'autres moyens. Surtout, ils devraient s'inscrire dans le cadre d'un plan national de santé des adolescents, et non pas abordés sous ce seul aspect répressif.
Votre texte, ma chère collègue, ne serait-il, au final, qu'un coup de pub contre la pub ? Ce texte est décevant, il n'est pas à la hauteur des attentes. Car ce n'est pas seulement aux sites Internet qu'il faut s'attaquer, c'est à l'anorexie elle-même. (...)
M. Jean-Marie Le Guen. Dans la discussion générale, j'ai tenté de démontrer que l'article unique qui vient d'être adopté n'était pas le simple outil de santé publique qu'il prétendait être, mais qu'il procédait de la volonté d'édicter des normes, ce que confirme le présent amendement, comme la plupart des suivants. Bien sûr, la préservation de la santé publique nécessite de fixer des normes sociales et, pour ma part, j'ai toujours été partisan, s'agissant de l'alcool ou du tabac, d'une position normative. Ainsi, l'interdiction de fumer dans les lieux publics est le résultat d'un travail scientifique, reconnu au niveau international, pas d'une intuition d'un certain nombre de parlementaires ou de médecins. Un rapport avait été établi entre les risques quant à la liberté et les bénéfices pour la sécurité sanitaire : la balance penchant clairement en faveur de la sécurité sanitaire, il fallait donc bousculer certaines libertés individuelles. Nous ne sommes plus ici dans le même cas de figure, mais dans l'inflation pénale. Vous quittez le domaine de la médecine et de la santé publique pour entrer dans celui de la normalisation sociale, avec une absence totale de précaution, et l'atteinte à la liberté d'expression que représente cet amendement pousse cette démarche jusqu'à la caricature. Bien sûr, nous ne le voterons pas puisqu'il n'est que le prolongement d'un texte bancal.

(...)

M. Jean-Marie Le Guen. (...) Ce qui est d'un goût douteux, c'est de lancer un débat de santé publique dans la presse people autour de ce type de question.
Ce qui est d'un goût douteux, madame la ministre, c'est de traiter les problèmes de l'anorexie en s'intéressant essentiellement à ce qu'en penseront un certain nombre d'articles de la presse people. J'estime que ce n'est pas le lieu idéal pour traiter de santé publique. (Exclamations sur les bancs du groupe de l'Union pour un mouvement populaire.) (...)"


 

 

La proposition a été adoptée, certes.

Je suis triste. Toutefois, je souhaiterais vivement que ces propos de M.Le Guen et de Mme Coutelle soient relayés dans les médias. Pour les malades et leurs familles.

Publié dans Coup de gueule

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Papa 16/04/2008 16:50

Bonjour,Un texte pénal n'apporte rien pour un tel sujet et relève de la gesticulation politico-médiatique la plus triste.Pour les proches d'une personne atteinte de cette grave maladie, cela trouble les repères en détournant l'attention desv vraies connaissances médicales d'ailleurs évolutives.Je crois simplement qu'il faut une véritable politique de développement de centres spécialisés comme les centres actuellement existants sous l'appellation CASA.Pour le reste, je partage la plupart des propos de Monsieur Le Guen et la totalité de ceux d'Alliolie.Papa

Alliolie 16/04/2008 14:04

Guérir la loi... Belle expression, qui en dit tant. Merci à vous

andrem 16/04/2008 13:57

Bonjour Alliolie.Il m'est arrivé d'écrire très longuement à partir de certains de vos billets que je désapprouvais, mais dont l'effet salutaire était de m'obliger à traiter longuement ces sujets de désaccord bien au delà des points que vous abordiez.Il n'en sera rien ici. Je ne changerais pas un seul mot de ce que vous avez écrit, tant dans le billet précédent que dans celui-ci. Je ne pense pas devoir y ajouter quoi que ce soit et j'aurais aimé l'écrire ainsi.C'est une grande première de découvrir que la loi peut guérir une maladie. Je voulais aborder le sujet, lire le détail de la loi, m'intéresser aux délibérations, et tenter de faire aprt de mon point de vue d'ignorant sur la question. Vous avez fait le travail à ma place, et bien mieux, merci.Il ne restera plus qu'à guérir la loi ...