Etat(s) d’esprit(s) d’une génération

Publié le par Alliolie


Ne vous fiez ni au titre (mal choisi), ni à la quatrième de couverture (piètre reflet du contenu de cet essai-coup de gueule), ni à la conclusion (que, s'il-vous-plait, vous vous abstiendrez de lire), La jeunesse qui range sa chambre - Une génération et ses révoltes a d'abord le mérite de s'en tenir à ce qu'en annonce son auteur, Grégory KAPUSTIN, en introduction : « je ne suis ni psychologue ni sociologue, mais journaliste, avec les conséquences que cela implique. (...) On pourra donc appeler ce manuscrit un essai, ou un « coup de gueule ». Je l'écris ainsi en tant que journaliste, mais peut-être surtout, en tant que jeune, avec mon expérience, mes réseaux, et les milieux dans lesquels j'ai évolué ».

Quoi de neuf chez cette "génération Y", nous autres âgés de 15-30 ans dans les années 2000 ?
Cette jeunesse qui range sa chambre y apparaît comme une jeunesse divisée, notamment sur la question du « respect de sa souffrance » (considéré par certains comme un droit, par d'autres comme une indécence).

Il s'agit d'une jeunesse se vouant au « culte du dépassement de soi » face à un héritage perçu comme désastreux (ou comment, entre autres, une éducation libertaire a pu engendrer une quête certaine d'autorité, voire une idéologie de l'autorité - parentale, morale).

C'est, aussi, une jeunesse confrontée à une crise multiforme d'intelligibilité (et à qui l'on annonce « Vas, fait », et si tu n'es pas content, « on t'écoute »), appelée à s'exprimer individuellement mais manquant de facteurs d'union. A la marge, il lui reste Internet, « espace vierge que la génération supérieure a du mal à occuper ».


Il s'agit, en somme, d'une génération « schizophrène ». Elle est imitée par ses ascendants qui souhaitent rester jeunes, ascendants aidés en cela par la place occupée aujourd'hui par le marketing, mais ne bénéficie pas du paternalisme qui devrait être associé au sens de la hiérarchie.
Cette génération Y évolue dans une « société molle »*, où faute de lutter contre le système, elle l'intègre, pour se battre à l'intérieur du système. Mais elle ne se trouve pas suffisamment de sources d'injustices pour avoir à mener des combats aussi « nécessaires, profonds et importants » que ceux qui ont pu être menés par d'autres générations, avant elle. Alors même que certaines luttes sont à sa portée, elle ne semble pas se les approprier (l'exemple des OGM est particulièrement bien choisi).
Ayant grandi dans un monde de l'image qui néglige de s'adresser à l'enfant avant de s'adresser à l'adulte et qui lui fait croire qu'elle possède le savoir, cette « génération télévision » critique aujourd'hui les médias de masse, qui « appauvrissent la culture, endorment l'actualité rebelle du peuple, servent les puissants, déforment l'image de la jeunesse, s'accapare ses réalisations, ses valeurs, sa fougue, et ne la prend pas au sérieux, ou jamais comme il faut ». Pourtant, comme le souligne justement l'auteur, cette critique n'entraine ni réflexion de fond sur le sujet, ni rébellion envers des cibles pourtant simples à déterminer : « cette génération se laisse-t-elle donc totalement endormir par le ludique ? »


Et après ? Il existe des combats d'actualité que cette jeunesse a les moyens de faire siens. Du grain à moudre pour notre génération frustrée « de ne pas à avoir à s'opposer à une chose injuste (...) parce que les causes sont plutôt comportementales, socioculturelles et conjoncturelles, que décidées en haut lieu par des tyrans que l'on pourrait combattre ». Sont notamment évoquées la révolution écologique et la question du Libre, parce qu'elles lui sont propres et que la génération antérieure « n'avait pas toutes les clés nécessaires à ces luttes ». A titre d'exemple, sur cette dernière, il est relevé qu' « alors que la jeunesse ne cesse de critiquer [les systèmes traditionnels de production], elle ne peut pas s'en passer tant elle est sujette à la consommation des excréments de ce système, et, pire, l'infime possibilité d'être un jour découvert, soi et son groupe de rock garage ou son équipe de tournage, par un major de la prod' ». Touché.
Dans cette même cinquième partie de l'essai, on trouvera aussi une excellente tribune sur la publicité : « je ne rêve pas de l'abolition de la publicité, mais d'une annonce de l'offre qui ne parle que du produit, de ses caractéristiques, et laisse le reste à nos réflexions tranquilles » ; qui, en somme, laisse « la vie, la vraie » à sa place.



Au final, je regrette simplement que la vision de l'auteur sur cette génération se soit délibérément arrêtée aux frontières françaises, puisque l'adoption d'une perspective plus large, notamment s'agissant des jeunes américains, aurait probablement évité un point de vue qui se révèle parfois, à mon goût, catastrophiste. En effet, certains aspects présentés comme des caractéristiques de notre génération en France seraient apparus comme des aspects déjà caractéristiques d'une ou deux générations antérieures aux Etats-Unis - dans un contexte économique et culturel pourtant différent. 

Je regrette également que des liens hâtifs soient parfois effectués entre deux constats par ailleurs tout à fait pertinents, ce qui peut fausser quelques conclusions - sauf lorsque l'auteur lui-même parvient, on ne sait trop comment, à retomber sur ses pattes. A cet égard, la deuxième partie a tendance à souffrir de raccourcis de raisonnement, ce qui reste heureusement plutôt rare si l'on considère l'ensemble de l'essai. On se serait, de la même manière, aisément dispensés de la sixième partie.

Je regrette enfin le style quelquefois maladroit** (mais ces quelques fois, « ça sonne d'jeun's ») et parfois indigeste (principalement à l'occasion des références à Xavier d'AUZON, souvent absconses - trois lectures de la page 34 ...et je ne l'ai toujours pas comprise). Cependant, il est le plus souvent convenable et même agréable.

Le plan de l'essai est bien amené ; la première, la troisième et la quatrième partie comportent d'excellents passages ; le travail de recherche est correct (surtout pour un « essai ») ; les références à Ignacio RAMONET sont pertinentes ; en définitive, tout cela se lit, et cela se lit même bien.


Le plus important demeure, quoi qu'il en soit, que cette génération Y, je m'y suis très largement reconnue.
Parce que tenter de cerner cette jeunesse qui «n'a pas tant besoin de se révolter, de manière générale, qu'à trouver son propre espace, sa propre identité », à laquelle j'appartiens, n'était naturellement pas un exercice facile, et que Grégory KAPUSTIN s'en sort ici probablement mieux que je ne l'aurai fait, je vous le recommande.


 



* Les passages cités de La Zone du Dehors d'Alain DAMASIO et de La Peur de Corey Robin invitent à les consulter ...

** Par pitié, une majuscule à « Etat » !

Publié dans De nos jours

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