Lorsqu'une décision administrative devient un évènement people

Publié le par Alliolie

Le billet qui suit a pour origine l'écoute des titres de France Info, radio publique du groupe Radio France, le mardi 2 septembre 2008.
« L'homme qui supervise les services de police et de gendarmerie sur la Corse, Dominique Rossi, a été relevé lundi de ses fonctions. Conséquence de l'occupation de la villa de l'acteur Christian Clavier, ami de Nicolas Sarkozy, samedi dernier par des indépendantistes. Les autorités et en particulier l'Elysée lui reprochent d'avoir laissé se dérouler cette occupation intervenue après une manifestation officielle d'élus et de militants indépendantistes. Une enquête a été ouverte pour violation de domicile. C'est dans ce cadre que Christian Clavier et les gardiens de sa villa ont été entendus mardi. »
Et le journaliste poursuit sur le reste de l'actualité du jour, alors que je bous en considérant que la mention de l'amitié Clavier-Sarkozy n'était peut-être pas nécessaire, sauf à vouloir alimenter, encore une fois, la défiance à l'encontre du président de la République (qui serait sensé ne pas avoir d'ami).

Dans la journée, une déclaration officielle énonce que « Dominique Rossi, coordonnateur des services de sécurité intérieure en Corse, a été démis de ses fonctions, lundi 1er septembre, en raison de "sa gestion" de l'occupation du lotissement où se situe la villa de l'acteur Christian Clavier samedi par des militants indépendantistes, a indiqué le ministère de l'intérieur. Le ministère lui reproche de n'avoir "pas pris les mesures nécessaires pour protéger ce lotissement afin d'empêcher l'envahissement d'une propriété privée". »

Le problème n'est pas tellement le lien existant ou non entre « villa de Clavier » (c'est d'ailleurs le jardin et non la villa elle-même qui a été occupée, détail qui ne semblait pas préoccuper la majorité des médias ayant relayé l'information), « préfet relevé de ses fonctions » et « amitié Clavier-Sarkozy ».
Je pensais au début que ce lien n'était pas établi fermement, il se trouve désormais que j'ai changé d'avis, mais encore une fois là n'est pas le problème.
Le problème tient davantage à la place accordée à cette information au sein des titres de l'actualité, ainsi que sa présentation, puis finalement sa récupération (que je craignais dès l'écoute du flash de France info) par différents leaders politiques.

Concernant France info, au lieu d'annoncer "suite à l'occupation symbolique du jardin de la villa de Christian Clavier par des militants corses souhaitant manifester leur mécontentement concernant le padduc, le préfet en place a été relevé de ses fonctions par le ministère de l'intérieur, ce qui peut trouver un facteur d'explication dans les relations amicales entre l'acteur et le président de la république dans la mesure où l'exécutif dispose d'un pouvoir discrétionnaire en matière de pouvoir déconcentré", il est juste insinué " Conséquence de l'occupation de la villa de l'acteur Christina Clavier, ami de Nicolas Sarkozy (Hey ho les mecs, on peut rappeler deux secondes sa fonction ! On ne parle pas de n'importe quel politique là hein !), samedi dernier par des indépendantistes, le préfet a été relevé de ses fonctions ».

On me dira que le format joue dans la mesure la radio ne permet pas les mêmes développements que l'écrit, soit. Toutefois, pour commencer, on voit bien ici que la différence de longueur entre l'annonce de France Info et la réécriture que j'en ai faite est infime. Or pour une information similaire, ma réécriture laisse place à une interprétation pacifiée, tandis que la formulation de France info (comme d'autres médias) semble ne viser qu'à attiser les rancœurs.

On me dira aussi que, oui, c'est vrai, ils sont amis. On me dira même que, je cite, « ce sont bien eux qui en ont joué, pour le coup, on ne va pas dire qu'on n'a pas poussé les journalistes à apprécier cette amitié... ». Quoi qu'il en soit, indépendantistes corses ou non, n'importe quel autre prétexte aurait été bon pour rappeler que Nicolas Sarkozy a des amis et surtout pour souligner à quel point il kiffe sa place au sein de l'exécutif. Magique.

On m'a même dit « faut écouter France Inter », alors qu'au cours de la journée l'ensemble des médias (radio, presse...) a repris cette information, pourtant banale, sous des formes similaires.

Mais, finalement, on aura beaucoup de mal à me convaincre que l'on n'est pas tenu, sous prétexte de format ou de conviction politique, d'un minimum d'égard pour les destinataires du message, qui auront bien vite fait d'oublier :
- d'une part le pouvoir discrétionnaire de l'exécutif en matière de nomination et démission des pouvoirs déconcentrés (qui date de plusieurs siècles) ;
- d'autre part que discrétionnaire ne signifie pas arbitraire (bordel, l'exécutif ne fait pas ce qu'il veut !! des règles encadrent tout ça malgré tout ! ok, on peut s'arranger si tu touches à mon pote et que je suis président, mais je fais pas ce que je veux non plus ! qu'importe le prétexte ou la motivation du relèvement de fonction !),
- et enfin que ce type d'annonce contribue à un climat de méfiance et de ressentiment voire de haine à l'égard du pouvoir en place, donc de méfiance, de ressentiment et de haine des électeurs et soutiens de Sarkozy à l'encontre des non électeurs et non soutiens de Sarkozy.

Et tout ça pour quoi ? Pour un préfet relevé de ses fonctions parce que le Gouvernement a estimé que ce représentant aurait dû agir autrement.
« Non. Pas tout ça pour ça. Tout ça parce que plein de choses du même acabit depuis 2005 et l'arrivée du Sarko au Ministère de l'Intérieur. » m'a-t-on répondu. Sans citer ce « plein de choses du même acabit ». Sans rappeler non plus que du point de vue des nominations et révocations de préfets et autres hauts fonctionnaires, Sarkozy ne se distingue pas foncièrement de Mitterrand ou Chirac (pour ne citer qu'eux). A ceci près que les préfets restent à l'heure actuelle les seuls garants d'un Etat unitaire, face au développement de la décentralisation depuis 1982. Mais heureusement que le pouvoir exécutif central conserve la maîtrise de ses représentants au sein des collectivités ! Qui s'en plaindrait ?

Parmi ceux-ci qui s'en plaindraient, nous trouverons François Bayrou, qui en fin de journée a eu l'audace de déclarer que "Parce que monsieur Christian Clavier, qui est un ami de vacances du président de la République, a eu affaire à des manifestants chez lui (...) on met à la porte le coordinateur de l'ensemble de la sécurité publique en Corse", et le culot d'ajouter que « C'est le fait du prince. Ce sont des décisions arbitraires et disproportionnées et qui montrent à quoi on arrive quand tous les pouvoirs sont ainsi concentrés entre les mêmes mains et quand le copinage avec les puissants remplace la raison d'Etat »
Rappelons d'abord à monsieur Bayrou le concept de « raison d'Etat », qui consiste pour un État, au nom de son intérêt supérieur, à s'affranchir de la morale, du droit ou d'autres impératifs. En conséquence, soit le leader centriste se contredit, soit sa conception de la raison d'Etat a été effectivement méconnue en ce que la décision du ministère de l'Intérieur reste parfaitement dans les limites de la légalité (ce qu'on rappelle trop peu !).
Rappelons ensuite (encore !) à monsieur Bayrou qu'il y a une distinction fondamentale à effectuer entre une décision discrétionnaire, telle que la nomination d'un préfet par le pouvoir exécutif, et une décision arbitraire, hors du droit.
Rappelons enfin à monsieur Bayrou qu'il n'y a nulle illustration de la concentration des pouvoirs dans les mêmes mains dans cette affaire, puisque cette démission relevait des compétences de l'autorité en cause.

Voilà, en somme, comment une décision - dont la motivation importe peu puisqu'il s'agit d'une décision parfaitement légale - peut être présentée avec une formulation propre à susciter un débat dont on se serait passé, et que j'alimente ici à regret.
Voilà comment une information à la banalité affligeante vient contribuer à des disputes politiciennes déjà omniprésentes.
Qu'on ne se demande plus pourquoi le Français moyen a le moral en berne.

Publié dans Coup de gueule

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Alliolie 03/09/2008 16:53

Je ne conteste pas que l'information doive être délivrée si certains le jugent utile. Je conteste simplement sa formulation, qui était propre à alimenter des ressentiments et un débat bien peu profond (ce qui arrive) plutôt qu'une véritable réflexion sur l'opportunité de cette démission (dont, qu'on le dise en passant, tout le monde se fout !).

Dup` 03/09/2008 16:45

Tu appelles, dans ton billet, à la mesure, et à une plus juste tempérance des propos. C'est tout à ton honneur. Essayes seulement d'appliquer ce principes à ton blog. Parce que quand tu dis que (je cite) "ce typer d'annonce contribue à un climat [...] de haine à l'égard du pouvoir en place", je trouve que tu pousses le bouchon un peu loin, d'autant plus que tu étends ce supposé sentiment de haine à une lutte haine entre les élécteurs pro et anti-sarkozystes.Sur le fond, quand bien même cette décision serait totalement légale, est-ce là une raison de ne pas s'interroger sur ses fondements ? Un homme politique fait, par nature, des choix (le plus souvent en respect des lois et règlements en vigueur, et encore...). C'est dans la nature même du journaliste (du vrai hein, pas celui de Paris-Match ou de Voici) de s'interroger sur le pourquoi de la décision. Le fait que ladite décision soit juridiquement valable ne saurait, en aucun cas, être un frein à cette réflexion utile et nécessaire.