Pierre 35
Bonsoir à tous
Ce soir, je suis retournée à l'hopital assez tardivement, avec Papa, parce que Pierre avait besoin de parler. Pour résumer notre longue discussion, sa préoccupation était (est) simple : "pourquoi suis-je encore ici?". Prématuré âgé de 6 mois, survivant. Gravement accidenté à 4 ans (mais quelles ignominies doit-on payer à ces âge-là??), survivant. Et enfin, gravissimement malade à 17 ans... survivant. Il y a de quoi se poser des questions.
Cet après-midi, j'ai passé près de 2 h30 à répartir les tee-shirts, et en le faisant, je me disais, "quelle importance maintenant?", et beaucoup d'entre vous, peut-être, même sans l'avouer, s'en moqueront complétement.
Je pense néanmoins que c'est important. C'est une de nos manières de vous dire merci. Plus que pour la mobilisation, plus que pour le soutien ou les coups de fils, pour votre humanité.
Finalement, nous avons tous montré, à notre façon, non seulement que nous aimions Pierre, mais aussi que nous voulions du sens, que nous cherchions du sens.
Un ado de 17 ans foudroyé par une maladie mortelle en 24 h, nous sommes tous d'accord pour dire que c'est profondément injuste, que cela n'a pas de sens. Ce qui en a peut-être, c'est qu'il y survive. C'est au-dessus de moi, ce n'est pas de ma compétence, mais j'y pense.
Je sais aussi que d'ici une semaine, ou deux, ou moins, la vie reprendra son cours normal, certainement est-ce le cas pour beaucoup d'entre vous, quand bien même vous auriez été touchés de cette histoire, solidaires. Je continuerais à engueuler Pierre pour ses chaussettes qui trainent, à trimer à la fac, etc. Je ne passerais pas ma vie à tout lui laisser passer en pensant chaque jour "c'est pas grave, pense qu'il aurait pu mourir en avril 2006".
Parce que malgré tout, si l'on peut mourir demain, on peut aussi vivre demain. Il y a les devoirs, il y a le plaisir. On est humains.
Peut-être enfin, certains d'entre vous oublieront, ou se diront en recevant ces fameux tee-shirts "Pierre, on t'aime", oui c'est marrant c'est sympa, et n'y verront pas le sens. Ne l'y verrons plus. Parce qu'une autre tuile se produira, parce que les courses doivent être faites, le dossier XYZ bouclé pour demain, les couches du petit dernier changées.
Tout ce que je vois, cela n'engage que moi, c'est que nous avons reconnu les amis, les siens et les nôtres, la famille, les proches, à travers cette drôle d'aventure... ce qui fait finalement que la mascarade mérite d'être jouée.
Pierre n'est pas un saint, je ne suis pas une sainte, Papa non plus. Mais on fait ce qu'on peut.
Bonne nuit à tous, et encore, encore, merci
Aurel