Du bon côté de la barrière
Il est plus facile de critiquer un système dont on ne dépend pas, ou pas encore, ou moins que ceux qui hurlent dès qu'on tente d'y retoucher.
Il est plus facile pour moi de critiquer les communes qui demandent ( non : "réclament" pour citer la presse ) leur reconnaissance en état de catastrophe naturelle pour l'été 2003, ou ceux des partisans du non au traité constitutionnel européen [ TCE ] au nom d'un modèle social français (sic ) parce que :
- parce que j'appartiens à ce que Laguillier pourrait baptiser le "patronat en puissance" : père de profession libérale, adsl, dvd, maison près du centre ville, en vacances à la mer chaque été et pas dans les coins les plus pourris
- parce que j'ai la chance de pouvoir poursuivre mes études tant que je le jugerai nécessaire sans avoir besoin de travailler pour en couvrir les frais
- parce que je ne travaille pas encore et que j'ignore donc les galères de terrain que sont la recherche d'emploi, les "on vous rapellera", les sous qualifications, les fins de mois difficiles, etc.Dans cette perspective, il ne m'est pas difficile de vanter les mérites d'une Grande-Bretagne ayant deux fois moins de chômage que la France, même si c'est au prix, parfois exorbitant, de la précarité de l'emploi.
- parce que je n'ai aucun problème de toit qui laisse passer la pluie, la neige, le soleil, les nuages, le vent et tout ce qui peut tomber du Ciel ( par Toutatis ).
Qu'en conclure ? Que pour ces raisons je n'ai qu'à la boucler car je ne sais pas de quoi je parle ? Pour ces raisons, il serait même choquant que j'aie le droit de vote, moi si jeune, si naive et utopiste ( dixit ma mère ), si étudiante ( et pas en économie, tare suprême ! ).
Sur la question d'un rétablissement du suffrage censitaire, je n'ai rien contre, ne serait-ce seulement parce qu'il m'arrive de discuter avec certaines personnes et de me dire intérieurement, effrayée, "mais ils ont le droit de vote !". Le problème avec cette forme de suffrage n'est pas tellement le principe ( tout le monde voudrait que le vote soit éclairé, responsable, citoyen ), mais la mise en application, comme souvent. Question : sur quels critères sélectionner les "heureux élus" : les électeurs ?
Si c'est sur le niveau d'études, on rencontre vite un problème. Pour clarifier les choses, je vais retranscrire une remarque de ma mère, au sujet des dispositions de la Partie III du TCE, partie condensant le contenu des traités précedemment conclus par l'UE ( rien de neuf au soleil ). Elle m'a dit que je ne pouvais pas m'accorder sur le sujet avec mon beau-père, fervent partisan du non, pour la simple raison que je regardais ce traité avec des yeux de juriste lorsque lui l'examinait d'un point de vue économique. Je reprend mon interrogation : si le niveau d'études sert de fondement à un partage entre citoyens actifs et citoyens passifs, doit-on subdiviser les citoyens actifs ( votants ) selon leurs filières ? C'est-à-dire entre ceux aptes à voter pour un referendum aux enjeux davantage économiques que juridiques et ceux aptes à voter, par exemple, sur une révision constitutionnelle ? En gros, entre les économistes, gestionnaires, comptables, et les juristes, historiens, voire lettrés ?
Et pour les présidentielles, on ferait comment ?... On perçoit vite les dangers de la suppression de suffrage universel direct. Si la démocratie est le moins pire des régimes, peut-être le SUD est-il le moins pire des modes de votation...
Mais second critère possible : l'âge. Je serai, à ce qu'on m'a dit, trop jeune pour voter. J'en reviens à ma maman, chère maman que je fais rire à m'emporter chaque jour à ce point sur l'actualité ( de la fermeture d'une école primaire aux dangers de l'attitude de la Corée du Nord... ). D'après ses dires, et surtout son regard, c'est limite si j'en deviens pas touchante à prendre tout cela autant au sérieux. "Touchante" pas dans le sens "c'est beau"; plutôt dans le sens "la pauvre, ça lui passera".
J'ai eu le malheur de lui répondre que si à 18 ans, on a déjà perdu toutes ses illusions, qu'on a déjà renoncé à changer le monde, qu'on ne croit déjà plus que quelques voix peuvent faire évoluer les choses, qu'on ne croit plus en la grandeur, qu'on a renoncé à l'ambition, nous courrons effectivement le risque d'être un pays de retraités plus tôt que prévu. Retraités de l'espoir, des valeurs, de l'idéologie, de la politique... retraités de la vie à 18 ans.
Malheur ! Que me répond-elle ? "C'est ce qu'on devait dire au sein des jeunesses hitlériennes". Gasp. Que voulez-vous répondre à ça ?
Ma pirouette a été que cela tombait bien, qu'elle me reparle d'Hitler, étant donné qu'elle s'apprête à rejeter par son vote un projet qui marque une avancée dans une construction qui avait pour but à l'origine de créer une solidarité entre des peuples qui venaient de s'entredéchiqueter : l'Europe économique, puis l'Europe politique. Pour la plus jamais ça.
En tant que "jeune", messieurs dames, j'ai plus d'atouts qu'on ne pourrait le croire :
- mes cours d'histoire sont plus frais que les vôtres : je me souviens encore y avoir appris que la guerre ne se planifie pas et qu'elle est toujours un risque à courir... même aujourd'hui, même avec la dissusion nucléaire, etc.
- j'ai eu le temps de le lire, ce TCE. Non contrainte, il faut le croire à vous entendre, par le rythme effréné de longues journées de labeur qui se suivent et se ressemblent ( je me marre: d'une part c'est vrai que j'ai que ça à foutre, alors que je passe mes partiels à partir de lundi ; et d'autre part arrêtez vous allez me faire pleurer )...
- étant justement détachée, pour le moment ( mais pour peu de temps étant données les difficultés actuelles de nos chers surdiplômés en panne d'embauche, dont je ferai tôt ou tard partie ), de la nécessité de gagner mon pain quotidien, je peux me permettre de voir les choses plus largement, plus globalement... et non à travers le prisme de mes petits intérêts chéris. Des intérêts, la-dedans, j'en ai pour l'instant moins que vous ( pas encore de retraite à prévoir, pas de loyer à payer, pas de problème de délocalisation ni de RTT... ). Mais n'est-ce pas précisément parce que j'adopte une vision quelque peu détachée des contingences, et ébahie par le nombre d'incohérences de notre système ( que je développerai dans mes prochains articles ), que ma voix mérite d'être écoutée ?
Parce que j'ai encore un rêve. Parce que je suis encore du bon côté de la barrière.
enfin, c'est juste mon avis...